La Côte d’Ivoire est plongée depuis le deuxième tour de la présidentielle dans une situation inédite sans issue claire avec deux présidents qui ont prêté serment et formé, chacun son  gouvernement. Un dénouement rapide de cette crise apparaît comme un impératif pour préserver les acquis de la zone économique et monétaire au bord de l’explosion. En effet, c’est la première fois depuis sa création en 1994 que l’UEMOA doit faire face à une crise politique et bientôt économique sans précédent, installée au cœur du pays qui est la locomotive de l’Union.
 
La "démission"[1] forcée du Gouverneur de la BCEAO risque de compliquer les choses car les Chefs d'Etat des Pays de l'UEMOA ont raté l'extraordinaire occasion de démontrer la capacité de résilience des Institutions de l'Union même en période de très profonde crise, tout simplement par le respect de leur indépendance et  traités fondateurs.
 
En considérant que les élections présidentielles constituaient la voie royale pour rétablir la paix et la sécurité en Côte d'ivoire, en ne subordonnant pas leur tenue à un "désarmement"[2] intégral préalable, l'Organisation des Nations Unies(ONU), l'Union Africaine (l'UA) la Communauté Economique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) l'Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA) apprennent à leurs dépends, qu'il peut être illusoire de chercher à obtenir des résultats électoraux incontestables, en organisant des consultations au suffrage universel répondant aux normes internationales, dans un pays divisé ou les différents acteurs, tous armés ont adopté des stratégies finalisées.
 
Pour n'avoir pas été vigilantes à ce propos, toutes ces organisations internationales précédemment citées, auxquelles il faut ajouter  les pays de la sous région ouest africaine sont condamnés à reconsidérer leurs certitudes avec humilité et envisager les voies politiques et diplomatiques pour venir à bout de ce nœud gordien.
 
Des conséquences dans l’espace sous régional UEMOA
 
La crise postélectorale en Côte d'Ivoire a d'importantes répercussions sur le fonctionnement de l'Union ainsi que sur la situation économique, monétaire et financière» de la sous région compte tenu du poids économique du pays qui représente entre 35 et 40% du PIB de l’UEMOA sans oublier ses conséquences sociales et humanitaires.
 
En 2010, la Côte d’Ivoire a contribué à plus de 36% aux ressources propres de l’Union par le biais des reversements du Prélèvement communautaire de solidarité (PCS), devant le Sénégal (22,74%) et le Burkina Faso (10, 71%).
 
Relativement limités en 2010, les effets néfastes de cette crise pourraient connaître un développement exponentiel au cours de l’année 2011 du fait de   la perturbation des circuits économiques et financiers et du ralentissement des échanges de biens et services aussi bien à l'intérieur de la Côte d'Ivoire qu'à l’extérieur, avec les autres Etats membres de l'Union.
 
Le taux de croissance économique de l'Union établi prévisionnellement à environ 4% pour l’année 2011 pourrait ne pas se vérifier, à cause du blocus imposé aux matières premières exportées par la Côte d’ivoire.
 
Les activités de l’UEMOA et de ses institutions, la BCEAO et de la BOAD devraient être affectées considérablement si la crise perdure en Côte d’Ivoire.
 
Au niveau du marché monétaire et du système bancaire, le Trésor ivoirien n'arrive plus à faire face à ses engagements. La BCEAO a mis en place un ''mécanisme pour renouveler les titres publics échus de l'Etat de Côte d'Ivoire''.
 
Au niveau du marché financier régional, des entreprises et l'Etat de Côte d'Ivoire ont des engagements importants, dont ''une bonne partie arrive à échéance en 2011.
 
Le non respect de ces engagements pourrait affecter la confiance des investisseurs dans le marché'',
 
Vers une dévaluation du FCFA suivi de l'éclatement de la zone?
 
La "démission" du Gouverneur de la BCEAO dont nous avons parlé plus haut et la décision du " Président sortant"  de "réquisitionner" les Agences de la Banque centrale des Etats d`Afrique de l`Ouest (BCEAO) en Côte d`Ivoire doit être pris au sérieux par les Chefs d’Etats et de Gouvernement de l’Union.
 
La réplique de l’autre "Président entrant" reconnu par les instances régionales et internationales, ordonnant la "fermeture" des Agences de la BCEAO dans le pays à compter de ce mercredi 26 Janvier 2011, crée une situation sans précédent dont l’issue pourrait être fâcheuse pour la zone monétaire Ouest africaine qui s'est tirée une balle dans la jambe en convoquant la politique dans l'Institution monétaire.
 
Le Président sortant agiterait déjà la menace de sortir la Côte d’Ivoire de la Zone Franc pour s'engager dans l’émission de sa propre monnaie. Si le conflit ne trouve pas d'issue négociée, si elle perdure en générant une certaine économie de guerre, il faudra alors redouter des lendemains sombres pour la monnaie commune.
 
Il est utile dès maintenant d’étudier sérieusement quelles peuvent être les conséquences pour les pays de l'UEMOA d’un retrait de la Côte d’ivoire de la zone franc et quelle serait dès lors la viabilité du Franc CFA.
 
Ainsi, des effets de la crise politique en Côte d’Ivoire se font déjà ressentir aussi bien dans le pays que dans la sous-région, notamment en matière d’inflation.
 
En cause: la raréfaction des produits sur le marché, la perturbation des circuits d’importation et le renchérissement du transport et des assurances. De même, la situation pèse aussi sur les transferts d’argent effectués par les travailleurs immigrés en Côte d’Ivoire. Par ailleurs, le retour éventuel de ces personnes, si leurs intérêts étaient menacés, aurait un impact social dévastateur dans les pays d’origine qui sont souvent ceux de l’UEMOA.
 
A la lumière de tout ce qui précède, il est utile de rappeler la réussite que constitue la politique d’intégration économique et monétaire bien avant les européens qui n’ont même pas réussi à se doter d’une monnaie commune.
 
Dés lors, n’avons-nous pas le devoir de tout mettre en œuvre pour trouver une sortie de crise qui préserve les intérêts du peuple ivoirien et des pays regroupés au sein de l’UEMOA.
 
Dans la recherche d’une solution de sortie de crise , quel objectif stratégique les Chefs d’Etat des pays de la zone doivent-t-ils se fixer ? Continuer à se centrer sur la préservation des intérêts de l’un ou l’autre Président ? Ou alors se centrer de manière exclusive sur une recherche de solution qui préserve les intérêts des ivoiriens et des pays de la sous région ?
 
Si on retient cette dernière, alors « peut importe que le chat soit blanc ou noir pourvu qu’il sache attraper les souris[3] ».
 
Autrement dit, si la préservation des intérêts de la Côte d’Ivoire et des pays membres de la zone UEMOA est acceptée comme seul dénominateur commun pour une solution de sortie de crise, il faudra alors envisager tous les possibles y compris le partage du pouvoir comme ce fut déjà le cas en Afrique australe sans que la « Communauté Internationale » ne s’y opposât ; et ce fut la voie royale pour sortir de la crise aussi bien au Kenya qu’au Zimbabwe.
 
Par rapport au recours à la force, préconisé par certains pays, quelle doit être la position du Sénégal ? Il est simplement opportun de rappeler que le Président WADE est lauréat du « Prix HOUPHOUET BOIGNY pour la paix ?
 
Dans ces conditions nul ne comprendrait qu'il puisse se laisser entraîner dans une aventure qui ruinerait son crédit d'habile médiateur et de faiseur de paix avisé; ce que du reste, il avait déjà réussi à démontrer en Côte d'Ivoire en contribuant à créer les conditions d'un armistice entre "les forces nouvelles" et le pouvoir légal, ouvrant ainsi les perspectives de l' accord de Marcoussis transformé plus tard par celui de Ouagadougou qui, malheureusement a mis en évidence toutes ses limites.
 
Par ailleurs, il ne faudrait pas minimiser l'hypothèse de voir les européens épiloguer sur l'instabilité potentielle de la Zone et de l’impact négatif de la crise sur le FCFA pour préconiser sa dévaluation et plus tard son décrochage de l’Euro.
 
L'on peut se poser la question de savoir, sans pouvoir y répondre avec certitude, si l'Europe et cette "abstraction géopolitique" désignée par le vocable de "Communauté Internationale" ,n' ont pas contribué, dans leur prise de position absolue et précipitée à attiser la crise  en alimentant la radicalisation des deux parties en conflit?
 
En effet , les Européens et les Nations Unies, s'adossant au principe de subsidiarité dans les relations internationales, devaient  dès l'éclatement de la crise post électorale, soutenir la mise en œuvre d'un processus gradué de sortie de crise en privilégiant les initiatives africaines: au sein de l'UEMOA d'abord, la CEDEAO ensuite, l'Union africaine enfin.
 
C'est seulement après avoir constaté que ces organisations sous régionales et régionales sont dans l'impasse, qu'il eût alors fallu recourir au Nations Unies; et cette dernière instance, dans une démarche de sagesse, aurait pu faire appel aux bons offices de l'Organisation Internationale de le Francophonie(OIF)qui a une excellente lecture de la psychosociologie politique de cette région dont elle est originaire; et en cas de besoin à celle de l'Union Européenne.
 
En termes clairs les Nations Unies, instance ultime de recours et dépositaire de toutes les prérogatives pour la défense de la paix et de la sécurité dans le monde, ne doivent intervenir que lorsque toutes les ressources des niveaux inférieurs ont été épuisées sans aucun résultat.
 
Or donc, dans ce conflit ivoirien, ce fut l'amalgame. Toutes les instances internationales se sont succédé, entonnant la même partition, condamnant ou soutenant sans ménagement.
Seule l'OIF a su adopter une attitude mesurée et pragmatique sans se désolidariser de "la Communauté Internationale[4] ".
 
En faisant preuve de retenue incarnée dans une sage discrétion, elle préserve toutes ses chances d'être un acteur potentiel majeur accepté par toutes les parties en conflit, pour les aider à sortir honorablement de cette crise en préservant les intérêts de la Côte d'Ivoire et des autres pays de l'espace culturel francophone.
 
L'Organisation Internationale de la Francophonie dirigée par le Président Abdou DIOUF qui inspire confiance et qui fait l'unanimité au plan international , aidée par le Président Jacob ZUMA et le Président Abdoulaye WADE[5] , constitue pour la communauté internationale, dans son acception le plus universelle, un puissant levier pour résoudre l'équation à plusieurs inconnus que constitue  la crise ivoirienne.   
 
C'est d'ailleurs ici, le lieu de saluer et soutenir le coup de génie du Président Jacob ZUMA de l'Afrique du Sud qui, sans mimétisme institutionnel, à eu le courage de dire tout haut ce qu'il pense en affirmant qu'il est opposé à toute forme d'intervention militaire.
 
A l 'opposée du Président de l'Afrique du Sud, il faut se méfier de la stratégie de puissance à peine voilée du Nigéria qui a toujours cherché sans succès, à étendre son hégémonie dans toute l’Afrique de l’Ouest mais n’y est pas encore parvenu, du fait du contrepoids économique de l’UEMOA en particulier de la Côte d’Ivoire et du Sénégal.
 
En tout cas, en cette situation difficile, tous les pays de l’UEMOA doivent renforcer leur solidarité et aider la Côte d’Ivoire à sortir de la crise pour conserver précieusement les ressources et les acquis inestimables de l’Union économique   et monétaire.
 
Pour cela la balle est dans le camp de l'Union Africaine qui devra mettre à profit son prochain sommet vers la fin Janvier en sachant que le conflit ivoirien est une équation à plusieurs inconnus qui ne peut être résolue que par des voies politiques et diplomatiques.
 
Elle doit être aidée en cela par l'ONU qui, en l'absence d'un précédent qui l'a mise en situation de valider une élection entre deux candidats à l'intérieur d'un pays, devrait prendre un peu plus de recul et faire preuve de retenue en laissant les pays et les Organisations régionales et sous régionales en première ligne, mener les négociations pour une sortie de crise qui préserve les intérêts de tous.
 
L'Afrique n'a plus le temps ni les moyens de supporter une nouvelle guerre surtout si cette dernière devait être inspirée par des Organisations ou des Etats dont la mission première  est précisément de faire la paix.
 
M Babacar DIALLO
Directeur du Centre d'Etudes
Diplomatiques et Stratégiques(CEDS) de Dakar
Directeur de l'Ecole Panafricaine d'Intelligence
Economique et de Stratégie(EPIES)
ceds2010@yahoo.fr ; epie.epie@yahoo.fr
 www.afrique-innovante.com


1 Il est permis de penser que les Chefs d'Etat des pays de l'UEMOA ont fait la pression sur le Gouverneur pour le pousser à la démission alors qu'il est irrévocable sauf en cas de faute grave.
Reste maintenant à apprécier le nature des fautes qui sont reprochées au Gouverneur si toutes fois elles sont avérées en dehors de toutes considérations partisanes liées à la crise postélectorale.
2   Dans le cas de la Côte d'Ivoire, nous avons toujours soutenu que terme désarmement était inapproprié. Il fallait engager la restructuration de toutes les forces belligérantes dans le des Forces Armées Nationales Ivoiriennes (FANCI)procéder au réarmement de la nouvelle armée nationale….unifier le pays et seulement après penser ,à l'organisation des élections présidentielles.  

3 C'est la célèbre maxime lancée par DENG XIAO PING en 1977, après avoir neutralisé la "Bande des Quatre", pour justifier sa stratégie d'ouverture et de modernisation de la Chine qui , aujourd'hui, en si peu de temps, s'est hissée au rang de deuxième puissance économique mondiale.

4 Nous savons que l'OIF s'est alignée sur la décision des Nations Unies et de la "Communauté internationale"; pour autant, elle n'a pas fait preuve d'activisme et est restée plutôt discrète sans en rajouter par rapport à la position officielle qu'elle a affichée.

5 Pourquoi le Président Jacob ZUMA et pourquoi le Président Abdoulaye WADE ? Nous ne pouvons pas entrer dans les détails mais si notre analyse d'ensemble est partagé nous nous mettrons à disposition pour accompagner les facilitateurs dans le processus de négociation.